15/02/2011

Au coeur des œuvres d'art avec Google

"Envie de voir La Bohémienne endormie, du Douanier Rousseau ? Il faut aller à New York, où elle est conservée au MoMA. Le Portrait d'Henri VIII par Hans Holbein ? Un petit voyage à Madrid, au Musée Thyssen. Les Ambassadeurs, du même ? Il faut voguer jusqu'à Londres, et la National Gallery. Ou alors, confortablement assis dans son fauteuil, cliquer sur son ordinateur sur le site googleartproject.com.
Après une première expérience tentée avec le Prado (Le Monde du 19 janvier 2009), ce sont désormais dix-sept musées du monde entier, de Berlin à Versailles en passant par Saint-Pétersbourg, qui peuvent s'y visiter virtuellement, selon le principe du "street view" déjà développé par le moteur de recherche.
L'oeil glisse ainsi au-dessus des parquets de l'Hermitage ou de la National Gallery. Attention toutefois à ne pas jouer trop vite de la souris, au risque de se retrouver expulsé en plein Trafalgar Square. La balade est en effet amusante, mais pas très pratique, sauf à utiliser les plans de salle ou les menus déroulants. L'aspect le plus spectaculaire de ce projet n'est cependant pas là, mais plutôt dans la possibilité qu'il offre de voir les reproductions de 1 060 oeuvres desdites collections photographiées en très haute résolution, à 7 milliards de pixels ! Quel intérêt ? De zoomer dessus, bien sûr.
Dans le cas du Portrait de Joseph Roulin de Van Gogh, cela permet de distinguer chaque touche de pinceau, et jusqu'à la trame de la toile. L'exercice est encore plus spectaculaire avec Les Ambassadeurs d'Holbein. Certes, le site officiel de la National Gallery (nationalgallery.org.uk/paintings/hans-holbein-the-younger-the-ambassadors) permettait déjà d'en agrandir les détails, mais pas avec une telle précision.
On sait que le personnage de gauche représente Jean de Dinteville, ambassadeur de France auprès d'Henri VIII et seigneur de Polisy. Les historiens d'art avaient d'ailleurs remarqué que, sur le globe terrestre figurant près de lui, le nom de son fief était clairement indiqué. Sauf que qui voulait vérifier cette assertion devait se pencher sur l'original avec une très forte loupe, en déclenchant sonneries d'alarme et colère des gardiens. Désormais, c'est possible. Tout comme il est possible de zoomer sur son béret, où est fixé un médaillon en forme de crâne, écho quasi invisible habituellement de la tête de mort représentée près du sol par une célèbre anamorphose. On constate aussi d'autres bizarreries, qui pourraient même faire évoluer les recherches sur l'artiste : pourquoi, par exemple, indique-t-il clairement sur son globe, non seulement Polisy, mais aussi Arras et Lyon, quand il omet Londres, Paris, et même Bâle, où il a pourtant commencé sa carrière et dont il est citoyen ?
Après le temps de la fascination vient celui des regrets : pas la plus petite explication, ni le moindre commentaire pour accompagner les images. Pour cela, certes, d'autres sites ne manquent pas (dans le cas des Ambassadeurs, numerare.fr/holbein/start.htm, par exemple), mais c'est tout de même frustrant. Comme l'idée bizarre d'inclure dans les images à haute résolution des sculptures, comme les Canova de L'Hermitage, mais sous un seul angle, ce qui est la négation même de la ronde-bosse qui exige de tourner autour.
La dernière déception vient du choix, pour l'instant très limité, des oeuvres reproduites. Qui veut voir Les Demoiselles d'Avignon de Picasso devra toujours prendre l'avion et aller à Manhattan : le chef-d'oeuvre fondateur du cubisme n'a pas été sélectionné pour le projet. Mais au fond, se frotter à l'original reste indispensable. Car il est un détail que l'ordinateur est incapable de reproduire, c'est le format. Et une sensation qui demeure inégalable, c'est celle de la confrontation directe avec l'oeuvre, même avec un regard de myope."
 
Harry Bellet  

Article paru dans "Le Monde", dans l'édition du 15.02.11

09/02/2011

Décès de Françoise Cachin, figure des musées français


Selon les informations du Monde, Françoise Cachin serait décédée dans la nuit du vendredi 4 au samedi 5 février.

Conservatrice, figure des musées français, Françoise Cachin est née en 1936. Petite-fille de Marcel Cachin, fondateur de L'Humanité, mais aussi du peintre Paul Signac, elle étudie l'art et la muséologie avant de passer ne concours de conservateur des musées de France en 1967.

Elle entame une carrière dans les plus grands musées parisiens, devenant successivement conservatrice au musée national d'art moderne, au palais de Tokyo, puis au centre Pompidou.

Elle travaille ensuite sur la conception et la préparation du musée d'Orsay, de 1978 à 1986. A l'ouverture du musée, elle en prend la direction jusqu'en 1994. Elle est ensuite nommée directeur des musées de France par Jacques Toubon, titre qu'elle conserve à titre honoraire après sa retraite, en 2001.

Adversaire déclarée de la commercialisation des musées, elle avait cosigné, en 2006, une tribune dans Le Monde, avec Jean Clair et Roland Recht, contre le projet du Louvre d'Abou Dabi, aux Emirats Arabes Unis, qualifié dans le texte de "Las Vegas des sables".

Article du Monde, paru le 5 février 2011

Les conservateurs dénoncent la mutation des musées


Un livre blanc sur l'état des musées en France devait être dévoilé, vendredi 4 février, à Paris. Ou plutôt un livre noir, tant le texte est dominé par les critiques, frustrations, cris d'alarme. La charge surprend. Car les grands musées semblent en bonne santé, et les expositions sont pleines de monde.

Les signataires du texte (une centaine de pages) surprennent aussi : l'Association générale des conservateurs des collections publiques de France. Il y a 1 000 conservateurs dans les musées, et leur métier est central : gérer les tableaux, sculptures, dessins ou photographies dont ils ont la charge. Ils ont la réputation de "gémir souvent, mais de ne pas le faire en public", dit un spécialiste. Ils parlent pour la première fois. Et ils n'y vont pas de main morte.

"UNE LOGIQUE LIBÉRALE EXCESSIVE"

Première grande critique, le musée, "confronté à une logique libérale excessive", serait en train de devenir une entreprise et non plus un service public. Parce que ceux qui le font vivre, l'Etat et les collectivités locales, ont moins d'argent. "Nous sommes confrontés aux mêmes problèmes que les hôpitaux et universités", commente Christophe Vital, président de l'association, et qui dirige six musées en Vendée. Partout ou presque, les crédits baissent. Or "il est illusoire de penser que les musées peuvent s'autofinancer".

Conséquence : les missions des conservateurs – protéger, étudier, enrichir les collections – sont de moins en moins prioritaires pour ceux qui les financent, notamment les maires. "Dans une société ou le jetable est roi, défendre des collections, c'est difficile", déclare M. Vital.

Le rapport affirme que nombre de musées ne sont pas climatisés ou ventilés – celui des Augustins, à Toulouse, a dû fermer durant le mois d'août, en 2009. Des réserves sont "en état de péril", y compris dans des grands musées, avec des œuvres entassées, inaccessibles… Les crédits d'acquisition sont partout en baisse. Moins 30% depuis 2006 au Centre Pompidou. "A Marseille, ça fait rire tant c'est bas", dit M. Vital.

Mais pour les villes, "le seul critère de dynamisme" d'un musée serait le nombre d'entrées. D'où l'obsession des expositions temporaires, de "l'événementiel". Quitte à ce que ce soit fait avec "des bouts de ficelle", car les coûts des expositions augmentent bien plus vite que les crédits.

Surtout, on veut des expositions "rentables". Or 99 % perdent de l'argent. "On ne peut pas faire que du Monet !", s'inquiète M. Vital, qui constate que "de nombreux projets d'expositions de qualité tombent à l'eau. Parce qu'on pense qu'il n'y aura pas assez de visiteurs". Le mécénat ? Il est "en forte baisse" en 2010, et il "ne profite qu'aux grands" musées.

LE FOSSÉ SE CREUSE ENTRE PETITS ET GROS MUSÉES

Aussi, pour trouver de l'argent, constate le livre blanc, une idée s'installe : assimiler l'œuvre d'art à une marchandise, que l'on peut vendre ou louer. "La tentation est là", dit M. Vital. Entre musées français, la règle reste le prêt gratuit.

Le texte, qui s'appuie sur un rapport parlementaire de 2009, épingle le Louvre. Ce dernier, par son aura, devrait montrer l'exemple. Or son action est jugée "problématique" quand il loue ses œuvres à Atlanta, vend sa marque – et loue, là encore, ses œuvres – à Abou Dhabi. Le texte rappelle une savoureuse circulaire du ministère de la culture de 2007 : "Les collections ne se monnayent pas, elles ne peuvent être assimilées à une marchandise, un prêt ne peut être assimilé à une location."

Résultat : le fossé ne cesse de se creuser entre les musées gros, riches, pleins, à Paris, et les petits musées en province, parfois d'"une extrême pauvreté", souvent peu fréquentés. Sur les 1 214 musées de France, un sur deux réalise moins de 10 000 entrées par an, alors que le Louvre en reçoit près de 10 millions.

"Si rien n'est fait, les fermetures de musées se multiplieront", peut-on lire, avec six exemples donnés à Chinon, Fussy ou Paris… D'autres sont sous perfusion. "Le château-musée de Saumur ne trouve pas les 8 millions d'euros pour fonctionner ; les collections sont en caisses."

LES CONFLITS SE MULTIPLIENT

Le deuxième volet de critiques concerne le métier de conservateur. Le texte constate que tous les métiers dans les musées ont vu leurs effectifs augmenter... sauf celui-ci, dont les effectifs baissent. "Autour de 20 % à 30 % en dix ans, c'est effarant", dit M. Vital. Par ailleurs, le conservateur, qui était le maillon fort du musée, ne l'est plus, au profit de gestionnaires ou d'énarques.

"Les responsables de Versailles, du Quai Branly, de Fontainebleau, du futur Mucem à Marseille, ne sont plus des conservateurs", s'inquiète M. Vital. Le Louvre a un patron conservateur, Henri Loyrette, mais ce musée est encore épinglé : "L'administration a pris le pas sur la conservation, le moyen est devenu le maître."

Quand il monte une exposition, le conservateur doit parfois se plier aux exigences d'un scénographe qui, parfois, va jusqu'à "élaborer le choix des œuvres". Le conservateur est tellement devenu un "emmerdeur" que les conflits se multiplient, surtout en région – mises à pied, suspensions, licenciements…

M. Vital sait que ce livre blanc sera jugé "corporatiste", rédigé par "des conservateurs jugés conservateurs". C'est sa force de contenir une belle dose d'autocritique : sont dénoncés "un certain enfermement dans une tour d'ivoire scientifique" et "le dédain pour l'économie ou encore le tourisme". M. Vital ajoute : "Balayons devant notre porte ! Remettons-nous en question ! Ou alors on va disparaître." C'est du reste une autre force du texte, outre qu'il pointe des points positifs, que de faire beaucoup de propositions.

Michel Guerrin, Article paru dans le Monde du 05.02.11